samedi 6 avril 2013

Steiner.


« Je n'arrive pas à comprendre comment le pire des hommes peut créer une oeuvre d'amour. C'est une obsession maladive chez moi que de me poser cette question. L'officier SS à la tête d'un camp, qui dans la journée torturait à mort des déportés, et le soir écoutait des lieder de Schubert avec ses enfants en leur lisant des poèmes de Rilke et de Schiller. Je ne comprends pas et personne n'a pu m'expliquer, ni les lacaniens, ni les déconstructionnistes, rien ni personne. Pas une tentative de comprendre le grand mystère de l'âme humaine. Je ne crois pas au dédoublement du cerveau, la partie archaïque et ... C'est de la blague. Si vraiment au bord de la fosse près des chambres à gaz on a joué des partitas de Bach, permettez-moi cette remarque d'une bêtise totale : pourquoi la musique n'a pas dit non ? Ça me hante. J'ai 77 ans et je mourrai bientôt sans savoir. La musique n'a pas dit non, la peinture non plus, la poésie n'a pas dit non. Ça reste la question des questions. » Ceux qui savent la place que la musique occupe dans la vie de Steiner prendrons l'exacte mesure, je l'espère, de ces propos.  

« Ça reste la question des questions », en effet, que cette question si scandaleuse, et pourtant si banale, de la cohabitation totalement pacifique de l'esthète véritable et du salopard inexorable. Si tous les salauds étaient comme les fantasmait le naïf Sartre, d'un bloc, mauvais des pieds à la tête, souillés jusques en les plus hautes régions de leurs âmes, bref, si tous les salauds étaient des cas désespérés, Georges Steiner pourrait mourir en paix. D'évidence, il n'en est rien et même des pires abjections humaines, il ne semble point permis de désespérer. Très souvent, trop souvent, la fine pointe du Mal jouxte sans malaise la fine fleur de l'Art – parfois même, et c'est en cela que le cas de Rebatet est passionnant, l'amour, puisque c'est bien d'amour qu'il s'agit dans le chef-d'œuvre de ce dernier, Les Deux Étendards. Car il s'agit bien de deux étendards, totalement antinomiques (celui de l'Amour et de l'Art et celui du Mal) que parvient cependant à brandir une seule personne, simultanément..."



http://amicusveritatis.over-blog.com/article-les-deux-etendards-de-lucien-rebatet-splendeurs-et-misere-du-catholicisme-98450460.html


Et  un peu plus à voir.

9 commentaires:

Hervé Suchet a dit…

Je ne pensais pas passer une heure netre Steiner et Heidegger.
Le pouvoir avant de donner accès au pouvoir sur autrui s'est, auparavant, emparé de nous.
En ce sens le pouvoir et l'autorité m'ont amenés à la peinture. La peinture m'a permis de leur échapper.
H./S.

Hervé Suchet a dit…

Désolé pour mes fautes d'orthographe.
H./S.

le bourdon masqué a dit…

vous l'aurez compris que ce constat n'est pas une règle universelle.
(à 4h33 l'attention n'est pas à son top.)

solveig a dit…

Insondable mystère de l'âme humaine.

Hercule Poivrot a dit…

Selon Desproges, Hitler aimait les chiens et les enfants. Napoléon 1er massacrait les Espagnols tout en écrivant des lettres enflammées à Marie-Louise d'Autriche, non? Je me trompe? Chaque monstre a un côté humain. DSK, impitoyable bourreau de la Grèce et des pays endettés avait une tendresse infinie pour les femmes de chambres newyorkaises...

manouche a dit…

S'approprier une œuvre artistique quand on est un bourreau est l'abaisser et la salir à jamais.

'Tsuki a dit…

A 77 ans Steiner va bientôt avoir la réponse.

La beauté et la cruauté sont des choses qui n'ont pas de lien entre elles à part l'analyse d'un humain. Il y a même des gens qui trouvent certaines photos de choses torturées superbes, donc...

Au-dessus des camps de concentrations, il y a sûrement eu des arc-en-ciel, des étoiles filantes et des halos solaires. La beauté ne cesse pas d'exister sous prétexte que l'humain cesse d'être humain.

le bourdon masqué a dit…

Hercule,n'oublions pas Néron.


Solveig,à mes yeux toute œuvre négociée,achetée,vendue c'est du blanchiment d'argent ni plus ni moins.



'Tsuki,les phénomènes naturels que tu évoques ne sont pas œuvre humaine.

'Tsuki a dit…

La beauté n'est pas une œuvre humaine : tout peut être beau. La musique n'est jamais qu'un arrangement mathématique, et c'est d'ailleurs pourquoi ses harmoniques sont universelles.